Et des loups j’étais le Meneur…
Il était une fois… moi.
C'est comme une folie, une troublante connexion entre moi et l’essence même du royaume naturel et animal, je ne saurai pas nommer le pourquoi de ma sourde existence, encor aujourd’hui, je traîne, je rôde, j’ai la magnétique solitude.
Oui, c’est ça. Ecoute, écoute bien, petite, et si mon récit te paraît parfois malhabile et mes phrases quelque peu embrouillées, si mes propos sont flous où parfois incohérents, ne m’en veux pas, je souffre de tristesse intérieure.
C’est une claire nuit de vent que je l’ai vue.
Assise sur une souche, brillante de la pleine lune, blanche, perdue, les cheveux envolés.
Une jolie fille, yeux maquillés, bracelets de cuir rouge, et une musique semblant flotter alentour d’elle, et cette musique me parlait, emplie d’émouvances, de troublantes duplicités, hypnotisme, que sais-je… Se dégageait d’elle quelque chose que je ne savais pas, elle était posée là, sur ce bout de bois moussu, terriblement lunaire…
Il était une fois… elle.
Mes loups l’ont encerclée. Diaboliquement familiers. Terriblement légers, approchés d’elle sans un souffle, oh, à peine un regard, à peine un mouvement de peau ou de fourrure, ils ont eu l’air de glisser en un poétique encerclement. Comme une étoile. Une étoile luisante autour d’elle. Et moi en face. Je pensais qu’elle ne m’avait pas vu.
Il était une fois…nous.
Je n’ignore pas que je terrifie lorsqu’on me regarde pour la première fois. Je suis une ombre longue et grise, comme étirée, maigre, des jambes plantées comme des épées, des bras comme des lames ouvertes, des mains griffues dont l’une tient ce haut bâton, et des yeux rouges et luisants, mille fois plus rouges et luisants que ceux de mes loups… Je sais que je produis une sensation à la fois intrigante et maligne…
Elle a remué les épaules, relevé les paupières. Dans le mien a planté son regard.
Et là, j’ai reçu comme un coup de poignard.
Je crois qu’elle a souri, blanche dans sa robe noire.
Je crois que je me suis assis, le vent nous entourait, nous berçait, nous éprouvait, fatiguant, énervant.
Je l’ai sentie plus forte que moi.
Et puis sa voix est sortie d’elle, et c’était, comment te dire, c’était comme une chanson.
- Guide-moi, sors-moi de la forêt.
Je me suis aussitôt dit que je ne pouvais pas la perdre. Déjà, j’en avais besoin, déjà, je la voulais, était-ce là une des conséquences de ma si solitaire existence, était-ce cette compagnie des loups et toujours des loups, était-ce un manque, Le manque ? Je n’en savais et n’en sais toujours rien, je vis ainsi depuis si longtemps, depuis si loin…
Et encor, encor sa voix, sans inquiétude ni supplique.
- Sors-moi de la forêt.
D’un coup d’œil, elle m’a percé à jour, d’un coup d’œil, elle a su qui j’étais ? Je doute et je ne doute pas. Et encor ce sourire…
Pour moi, habitué aux voyageurs terrifiés, à leurs corps démolis de fatigue, à leurs gestes d’égarés, j’y crois à peine : elle est tranquille, et, sans ciller, elle me regarde. Aujourd’hui encor, je n’en reviens pas. Comment te dire ? De nous deux, c’est presque moi qui ai eu peur! C’est sans doute pour ça que j’ai dit :
-Je suis le Meneur de loups.
Et là elle a ri, carrément.
Il était une fois… quelque chose.
Elle a demandé où on était.
-Quelque part en Auvergne. Tu vois ce château, sur cette espèce de colline ? C’est celui des Bois-Noirs.
Elle n’a pas demandé de précisions, elle s’est juste levée, a resserré sa cape noire autour de son corps maigre.
J ‘ai commencé à marcher, mon long bâton luisant de lune serré entre mes doigts crochus, et le bruit qu’il faisait lorsque je le plantais à chacun de mes pas éloignait toutes les bêtes, tous les cauchemars. Je voyais juste briller les yeux de mes loups, je savais que cette fille me suivait, docile, j’étais heureux de la savoir derrière moi, heureux de faire craquer les branches mortes sous mes sabots -j’ai des pieds de bouc, les pieds du diable- , heureux d’entendre du vent les souffles et les sifflements. On a dû faire quelques dizaines de lieues, je pense. Sont passés quelques soleils, quelques nuits douces ou bien houleuses, quelques orages, et la pluie, et le vent et toutes ces choses…
Puis me sont venus à la pensée des idées bizarres, comme Lequel aurait raison de l’autre ? Lequel épuiserait l’autre ? Lequel …
-Tu es devenu vieux. Tu ne sais plus ton métier, Meneur. Voilà des mois que l’on tourne en rond, tu es épuisé et moi, à peine fatiguée.
Il était une fois… la tromperie.
Je me suis retourné, vu plusieurs de mes loups se frotter à elle, certains avaient la gueule sanguinolente, j’ai compris qu’ils lui avaient apporté des morceaux de gibier pour qu’elle tienne le coup. Des mois ? Elle avait dit des mois ? C’était bien possible après tout… Je l‘ai regardée, il faisait encor un peu jour. Elle a rejeté la capuche de sa longue pèlerine et j’ai vu ses cheveux rouges. Il y a peu, ils étaient noirs, je le jure. Elle a relevé les paupières et j’ai vu ses yeux luisants, si pareils aux miens. Et, au bout de ses jambes, brillaient les petits sabots du diable… dieu qu’elle était belle !
C’est d’un coup que j’ai compris.
-Tu es venue pour moi. Tu es venue pour alléger ma solitude, oui, après tout ce temps. Je vois qu’on se ressemble, qu’on est semblable. Je t’ai prise pour une petite égarée, bien sûr, bien sûr. On ne voit que ça dans la forêt, et ils sont perdus, et ils pleurent, et ils me supplient de les ramener, de les remettre sur un chemin, une route… Ils ont peur mais ils me suivent car ils n’ont pas le choix. Mais moi, même si je les ballade quelques lieues de plus, c’est pour avoir un peu de compagnie humaine, même si cette compagnie-là me souffle toutes ses misères, et geint, et fatigue, et a mal aux pieds. C’est vrai, plus personne ne sait ni n’aime marcher… Petite, tu es venue pour moi.
Elle m’a regardé jusqu’au bout de l’âme.
-Je suis venue prendre ta place.
Il était une fois… la vérité.
-Non, non…
-Regarde-toi ! Tu es vieux, tu es sale, tu fais peur ! Tu as fais ton temps, Meneur ! Moi aussi, j’ai pactisé avec le diable, moi aussi, j’aime les loups et les magies, alors, en te suivant, je savais bien que je finirai par te ressembler ! Et regarde-les, ils t’abandonne ! Ils sont à moi, maintenant ! Regarde-toi, bon sang ! Tu es épuisé, tu pleures, tu ne vaux pas mieux que ceux que tu trouves sur les souches !
J’ai regardé mes loups. Eux n’avaient d’yeux que pour elle, pour cette fille maigre et rouge dont les mains s’agitaient. Ses ongles avaient poussés, ils étaient aiguisés comme de petites lames. J’ai interrogé la lune, serré mon long bâton dans ma main. Elle a tendu la sienne.
-Donne-le moi !
Une voix forte et hideuse a jailli de moi, une voix que je ne me connaissais pas.
-Jamais !
Cette fois, je la haïssais. Sa maigreur, ses yeux rouges, ses mains, ses petits sabots… J’ai enfoncé mes yeux dans les siens.
-Tu es laide.
-Pourtant, je te ressemble. Mais si tu me trouve laide, c’est que tu ne veux plus de toi, c’est que tu ne t’aime plus, c’est que tu n’aime plus. Parce que tu n’en peux plus.
Je n’ai pas répondu. Elle a de nouveau tendu la main et, cette fois, je lui ai remis le Haut Bâton noir à pommeau d’argent, tout cerné de rubis.
J’ai senti le froid m’envahir.
J’étais soudain devenu un très vieil homme, et j’ai vu mes jambes tremblantes reposer, de nouveau, sur des chaussures en cuir brun. J’ai regardé mes mains dont avaient disparu les griffes. J’étais toujours aussi maigre -depuis, ça va mieux - mais quelque chose avait changé dans mon visage, je le savais sans le voir. Elle m’a regardé avec pitié, puis un peu de mansuétude (ou bien l’ai-je imaginé) s’est glissé dans ses yeux. Puis elle a éclaté de rire, a piqué le bâton dans le sol, toute la forêt a résonné, et la pleine lune l’a éclaboussée. C’était un joli tableau, tu peux me croire, petite. Puis elle a parlé.
-Ce qu’ils ne savent pas ? C’est qu’avec moi, de la forêt, nul ne sortira jamais !
Elle s’est éloignée d’un mouvement de pèlerine, les loups en étoile autour d’elle, et elle avait l’air d’à peine toucher le sol… Tout cela est arrivé il y a longtemps, je crois… Et si je te le raconte, c’est parce que je vois bien que tu es perdue, fillette. Et moi, vois-tu, je ne peux rien pour toi…
-Je vais l’attendre.
-Oh tu peux. Il se peut même qu’elle vienne… Mais le diable s’est fait avoir, moi aussi, alors toi, qui n’es qu’une toute petite fille…
-Avec moi, ce sera peut-être autre chose, a dit l’enfant.
La pleine lune est sortie de derrière un lourd nuage, ronde et belle, et si blanche que toute la forêt s’est mise à bleuir . Les hurlements des loups ont résonné. J’ai hoché la tête, haussé les épaules, et c’est en regardant mes vieilles chaussures que j’ai vu ses petits pieds à elle, mal dissimulés par sa longue jupe.
Les sabots du diable.
J’ai regardé la petite, ses boucles rousses, j’ai souri.
-Ca recommence.
-Qu’est-ce qui recommence ?
C’était vraiment une jolie gosse, des yeux si verts, si grands ouverts. J’ai renversé la tête vers le ciel et j’ai hurlé de rire. Puis je me suis penché pour capter son regard, j’ai appuyé mon index sur son cœur. Et j’ai juste dit :
-Il était une fois… Toi.
FIN
Angelisa